“ENFER” mées

Avec les femmes détenues de la Maison d’arrêt de Rouen.

Avec un effectif de 2 033 au 1er juillet 2022, les femmes détenues ne représentent que 3,5 % de la population carcérale en France. Leur faible nombre entraîne un isolement fort, d’un point de vue géographique, familial et social. 

Les activités sont par exemple essentiellement réservées à leurs homologues masculins. En 2020, avec l’aide de la responsable culture de la maison d’arrêt de Rouen, nous avons monté un atelier photo autour de l’idée du corps enfermé. Nous nous sommes vues à huit reprises avec un groupe de cinq femmes, aux profils très diverses. 

Elles ont parlé de la perte de leur féminité, de la disparition de leur corps derrière de larges habits et des préjugés. Lors des ateliers, elles ont joué avec leur image. Travail aux multiples mains, elles et moi avons photographié, puis développé les images, in situ, à l’aide de la technique du cyanotype. Elles ont pu emporter dans leurs cellules leurs images bleutées sur papier Canson. Les corps enfermés se sont peu à peu exprimés, apaisés. Et le temps d’un instant, retrouvés.

Le corps détenu

« À l'intérieur de la cellule, on est face à une porte qui n'a pas de serrure. Est ce que les gens à l'extérieur peuvent se rendre compte de ce que c'est, d'être enfermée dans 3m2, avec une fenêtre à 5 mètres de haut, des barreaux, et une grille derrière. Et de regarder cette putain de porte. Il n'y a pas de poignée, pas de serrure.

C'est comme si t'étais dans un cercueil encore vivante et qu'ils avaient mis plein de la terre dessus.

T'es emmurée vivante.

T'es morte ».

Le corps perdu, et retrouvé.

« L'incarcération, c'est un lieu de privation sensorielle. Que ce soit parce qu'on ne mange pas ce dont on a l'habitude, ou parce qu'on on n'a pas de vue sur l'horizon. Mais par rapport à soi aussi, les choses changent. On perd son identité. On perd sa féminité. On n'a pas de parfum ici. S'habiller? On n'en a plus envie. On veut être confortable, on ne veut pas se montrer. y a le corps qui se transforme. Parce qu'ici on s'affaisse. Du fait du manque d'activité physique. On gonfle.

On dépérit complètement.

Physiquement et mentalement ».

« Ta féminité, tu l'oublies. Tu fais juste avec les fringues que t'avais quand t'es entrée. Si t'as de la chance d'être rentrée avec tes affaires à toi. On est dépossédée de soi.

On n'a pas le droit d'avoir des parfums ! On va faire quoi ? On va les boire ?

Depuis que je suis rentrée, je suis nature peinture.

On demande juste un petit sèche-cheveux ».

Le corps délivré

« Ici la féminité tu l'oublies.

Mais ça joue sur tout la féminité. Ça joue sur le moral. De pouvoir se maquiller, prendre soin, se trouver belle. C'est prendre confiance. C'est une thérapie.

On prend du déodorant, pour hommes, du parfum sans alcool, pour hommes. Même les culottes, que pour les hommes. Il n'y a que des odeurs d'hommes ici! Même eux ils ont le droit de rester hommes. Mais nous on n'a plus le droit de rester femmes.

La féminité ce n'est pas pour plaire à l'autre. C'est pour soi-même. C'est pour être bien dans sa peau.

Garder le respect de soi ».

« C'est joli ce que tu fais avec ton dos. Tes épaules sont magnifiques.

Je me fais plaisir.

Tu as des doigts de pianiste!

Moi j'ai une idée. Est ce que vous êtes d'accord pour que j'enlève mon t-shirt ?

Avant j'aimais bien mon ventre, mais j'ai pris 5 kg. Je me dis que le dos ça va. Ce sera mon dos.

C'est un beau dos!

J'aime bien comment ça fait, sa colonne vertébrale. C'est beau.

C'est du body art.

Regarde moi un peu. Tu veux que je te regarde en plus ?

Oui.

Fais moi belle s'il te plaît! ».