Chine : le retour des concubines
Longtemps, en Chine, le statut d’un homme s’est mesuré au nombre de ses femmes : épouses et concubines. En 1949, les communistes ont condamné la pratique, signe pour eux de décadence bourgeoise. Mais aujourd’hui, après deux décennies d’ouverture économique, on assiste à un retour des concubines. En chinois, elles sont appelées “ernai”, ce qui signifie “deuxième femme”.
Dazhu, comme de nombreuses Chinoises de sa génération, a décidé de quitter son village natal pour trouver du travail à Shanghai. Elle a 22 ans. Dazhu rend visite une dernière fois à sa grand-mère.
Dernière nuit de Dazhu avant de partir pour la ville. Elle songe aux amies qu’elle va retrouver. Certaines sont devenues concubines : un riche homme marié leur paie un appartement et subvient à leurs besoins.
Chaque année, 8 millions de Chinois quittent la campagne pour les villes, selon le gouvernement. Une migrante sur cinq travaille dans l’industrie du sexe.
Le père de Dazhu est au chômage. Sa mère, elle, alterne les petits boulots et gagne 30 euros par mois. C’est pour fuir la misère et aider ses parents que Dazhu quitte son village.
Dazhu, confiante, investit toutes ses économies pour voyager décemment. Elle mettra vingt-quatre heures pour atteindre Shanghai.
Les migrants arrivent à Shanghai par milliers pour trouver des emplois mieux payés. Ils deviennent ouvriers, femmes de ménage, entraîneuses… et vivent dans des conditions précaires..
Dazhu retrouve trois amies de sa province, avec qui elle va habiter. Elles sont toutes devenues entraîneuses et vivent ensemble dans 15 m2. Elles ont pris des noms occidentaux à leur arrivée. Ainsi, Dazhu devient Kathy.
En arrivant dans ce bar de Shanghai, Kathy pensait être serveuse. Mais c’est un travail d’entraîneuse qui l’attendait. Son rêve se précise : ne dépendre que d’un seul homme plutôt que de plusieurs.
Les entraîneuses gagnent 1,5 euro pour chaque verre d’alcool fort vendu à un client. Les bons soirs, elles peuvent toucher jusqu’à 20 euros. Si elles repartent accompagnées, elles gagneront le double.
Cinquante filles travaillent dans ce bar. L’attente fait partie de leur quotidien.
La prostitution est très répandue en Chine. Des prostituées attendent derrière les vitrines de faux salons de coiffure ou de massages.
Avant de devenir concubines, certaines jeunes migrantes commencent par la prostitution. Ici, dans un quartier chaud de Shenzhen, cité nouvelle aux portes de Hong Kong. C’est la seule ville de Chine où le nombre de femmes est supérieur à celui des hommes.
Prostituées, hôtesses… beaucoup espèrent rencontrer un homme suffisamment riche pour les entretenir et les sortir de la rue.
Nanhua, 20 ans, est arrivée à Shanghai il y a deux ans. Après avoir été hôtesse de luxe, elle est d’abord devenue la concubine d’un riche homme d’affaires de Taiwan. Aujourd’hui, elle est entretenue par un Chinois installé à l’étranger.
Pour un homme d’affaires de la nouvelle Chine, avoir une concubine est un signe de réussite tout autant que de posséder une belle voiture.
Nanhua a réussi. Elle habite aujourd’hui dans un appartement de 150 m2, dont le loyer est de 1.500 euros par mois, soit quinze fois le salaire mensuel moyen d’un migrant. Couverte de cadeaux, elle porte des vêtements Dior et possède des sacs signés Louis Vuitton.
Nanhua ne travaille pas. Sa principale occupation : rester belle et désirable pour conserver son statut de deuxième femme.
Les « villages de concubines » poussent comme des champignons en Chine. Ici, à Shanghai, les jeunes femmes vivent toutes au même endroit, dans des résidences sécurisées, véritables cages dorées.
Nanhua reçoit la visite de son « amant » une fois par mois. Il loue l’appartement à son nom à lui. Elle devra déménager en cas de rupture.
Il y a un seul practice de golf à Shanghai, dans le quartier huppé de Gubei. Nanhua y rencontre de riches hommes d’affaires.
La ville des concubines, c’est Shenzhen. Dans la province, elles seraient près de 100 000. Dans les « quartiers de concubines », les jeunes filles se préparent dans de petits salons de coiffure en attendant des Hongkongais qui viennent une fois par semaine.
Les concubines, interdites en 1949 après l’arrivée au pouvoir de Mao Zedong en Chine, sont réapparues à la faveur de l’ouverture économique.
« L’Alliance contre les concubines de la République populaire de Chine », regroupant des épouses trompées, organise clandestinement des réunions d’information sur les droits des femmes. Ici dans une Auberge de jeunesse à Xi’an.
Xujing pleure. Son mari a une concubine depuis cinq ans. Aucun avocat ne veut la défendre car son mari est juge et membre du Parti Communiste Chinois (PCC).
C’est en traquant la « deuxième femme » de son mari que Zhang Yufen est devenue détective privé. Son surnom : « Ernaï shashou », tueuse de concubines. Régulièrement menacée de mort, elle ne recule devant rien pour recueillir des preuves.
Avec le retour des concubines, les détectives privés, tel Zhang Yufen, ont connu un véritable boom en Chine.
La loi chinoise autorise les divorces en cas de bigamie depuis 2001. Mais pour obtenir des dédommagements, les épouses doivent fournir de nombreuses preuves de la double vie de leur mari. Preuves difficiles à recueillir.
Tribunal populaire du district Xincheng de Xi’an où se tiennent les médiations précédant un verdict dans les affaires maritales. Les Chinois divorcent presque cinq fois plus qu’aujourd’hui qu’il y a trente ans.
Xian Mengfei vient d’une famille pauvre. Elle est d’abord devenue la concubine d’un homme trois fois plus vieux qu’elle. Il a payé toutes les dettes de ses parents. Aujourd’hui, elle habite dans les nouveaux quartiers de Shenzhen, face au « paradis » hongkongais.
Le prix à payer pour les concubines rêvant de réussite : la solitude.
Aujourd’hui, Xian Mengfei est entretenue par un jeune Hongkongais. Il est trader, gagne 7 000 euros par mois. Elle espère qu’il l’épousera.
Avec l’argent de leurs « amants », les jeunes Chinoises cherchent à s’émanciper. Xian Mengfei, elle, a décidé d’ouvrir une boutique, mais l’homme en reste propriétaire.
Xian Mengfei est sortie d'affaires pour l’instant. Mais quand elle retourne dans son village natal, dans la région de Mai Zhou, personne ne lui adresse la parole. Même si son statut est « secret », tous le connaissent et la voient d’un mauvais œil.